MACHITO & his AFROCUBANS

A New York au milieu de l'année 1940 des différends apparaissent entre MACHITO et IZNAGA directeur de l'orchestre "Siboney". MACHITO quitte la formation, entraînant avec lui quelques musiciens du groupe. Sa décision est prise : il va créer sa propre formation. Celle-ci se démarque immédiatement des ensembles cubains traditionnels qui jouent à Cuba ou aux Etats-Unis. MACHITO supprime guitares, tres, violons, flûtes, instruments traditionnels des soneros ou des danzoneros. Il abandonne également les instruments que Xavier CUGAT, alors leader de la musique cubaine auprès du public new-yorkais, avait inclus : marimba, vibraphone, et fait entrer en force trompettes et saxophones. Il délaisse aussi le trombone.
Les dix musiciens de MACHITO débutent dans un club new-yorkais bien nommé, le Cuba. Mario BAUZÁ, après plus d'une cinquantaine d'enregistrements, quitte l'orchestre de "Cab" Calloway et rejoint son beau-frère MACHITO. Il apporte rapidement quelques modifications dans la composition du groupe et engage le saxophoniste Freddie Skerritt et le trompettiste Bobby Woodlen. A ce moment l'orchestre comprend en outre, Franck Ayala au piano, Julio Andino à la contrebasse, Johnny Nieto et José "Pin" Madera aux saxophones, "Bilingue" au bongó et Antonio Escollies aux timbales.

Les Afrocubans
L'appel à des jazzmen est un premier indice montrant sur quelle voie s'engage BAUZÁ dès cette époque. Tout le groupe, avec Mario, joue pour la première fois le 3 décembre 1940 sur la 5° Avenue au Park Palace. Au milieu de 1941 l'excellent bongosero cubain "Chino" POZO et le pianiste Joe Loco remplacent respectivement "Bilingüe" et Ayala. L'orchestre enregistre pour Decca son premier disque sous le nom de "MACHITO and his AFROCUBANS". Pourtant l'orchestre à ce moment et malgré les apports jazzistiques, est encore marqué par l'influence des grands orchestres cubains de l'époque. La section rythmique s'exprime encore avec réserve. Les thèmes sont très dansants. Les compositions, même lorsqu'elles sont de MACHITO ou de Ayala, restent traditionnelles.
Le célèbre "Sopa de Pichón" ou "Paella", deux morceaux tout à fait brillants pourtant, en sont le témoignage
.


Toutefois l'évolution par rapport à des orchestres comme celui de Xavier CUGAT est déjà perceptible. L'atmosphère sirupeuse dans laquelle évolue CUGAT s'estompe. "Bim Bam Bum" est enregistré à la même époque, 1942, par MACHITO et par CUGAT, avec respectivement les voix de Miguelito VALDÉS et de Tito Rodríguez. La version de VALDÉS/MACHITO donne une part beaucoup plus importante aux percussions qui soutiennent clairement saxophones et trompettes. Dans la version de Rodríguez/CUGAT elles se coulent dans le moule de l'orchestre où flûtes et violons contribuent à donner au morceau un ton acidulé assez éloigné des traditions afro-cubaines qui tend à justifier l'appellation Rhumba Blanca donnée à une partie de la musique cubaine jouée aux Etats-Unis.

Machito et MiguelitoValdés.


On remarque aussi dans l'enregistrement avec Miguelito une évolution des "AFROCUBANS" par rapport à l'enregistrement de l'année précédente. L'ensemble reste dans le répertoire traditionnel de la musique cubaine, pregones, rumbas et guarachas, mais la version de "Nague" est caractéristique de cette transformation. Si la partie vocale de MACHITO est plus incisive dans la version de 1941, la section rythmique qui soutient la voix de VALDÉS en 1942 affirme fortement sa présence. Le groupe de MACHITO et BAUZÁ est indéniablement en évolution.
Miguelito VALDÉS fera de nouveau appel aux "AFROCUBANS" quelques années plus tard.


Machito, Graciela, Mario.

En 1943 MACHITO est appelé dans les rangs de l'USArmy. Il confie la direction des "AFROCUBANS" à Mario BAUZÁ qui fait entrer Graciela PÉREZ, la jeune sœur de MACHITO, comme chanteuse dans l'orchestre. Graciela a de l'expérience : elle chante depuis plusieurs années avec le groupe "ANACAONA". Il faut aussi aux "AFROCUBANS" une voix masculine et Mario recrute le portoricain "Polito" Galíndez. Joe Loco est également mobilisé. Billy Taylor le remplace momentanément. L'arrivée du pianiste et compositeur René HERNÁNDEZ rehausse encore le niveau musical des "AFROCUBANS". René HERNÁNDEZ va devenir une pièce maîtresse de la formation de MACHITO pendant de longues années.

René Hernández.

Une opportunité se présente pour les "AFROCUBANS". Le pianiste cubain Anselmo SACASAS et son groupe quittent La Conga, un club situé sur Broadway et le 25 mai 1943, BAUZÁ et ses musiciens y donnent leur premier concert. L'expérience va durer quatre années au cours desquelles l'orchestre de MACHITO, qui est rapidement démobilisé à la suite d'une blessure, va s'imposer comme le grand ensemble de musique cubaine de New York et, sous l'influence de BAUZÁ, réaliser les premières symbioses entre Jazz et musique cubaine.


Machito et Mario à La Conga avec les Afrocubans.

En effet pendant la courte absence de MACHITO, BAUZÁ imprime de nouveau une inflexion non seulement dans la composition mais aussi dans le style du groupe. Depuis quelques temps son ami Gillespie, Charlie Parker, Charlie Christian, Thelonious Monk, Kenny Clarke se retrouvent au Minton's, un cabaret de Harlem ou au Clark Monroe's. Là ils jettent les bases de ce que bientôt on va appeler le Be Bop. On peut penser que Mario n'a pas été souvent présent au cours de ces sessions mais ses rapports avec "Dizzy" sont suffisamment étroits pour que des échanges aient lieu et que BAUZÁ soit influencé par ces recherches. Justement Mario fait connaître pendant l'année 1943 sa première œuvre "Tanga" dans lesquelles les racines du Jazz et les racines de la musique cubaine, si proches l'une de l'autre, s'unissent dans une composition élaborée, tout à fait nouvelle et originale.
"Tanga" constitue la première œuvre d'un Jazz Afro-Cubain qui n'aspire alors qu'à se développer et en tout premier lieu chez les "AFROCUBANS", car MACHITO est tout à fait sur la même ligne musicale que Mario. Il rappelle lui-même une évidence, le Jazz américain et les rumbas cubaines ont les mêmes racines africaines. "Tanga" va devenir le morceau fétiche des "AFROCUBANS".

Au milieu des années 40, pour mettre en place ses idées, Mario BAUZÁ renforce de nouveau différentes sections de l'orchestre, notamment les saxophones et les trompettes. BAUZÁ les confie à la fois à des latino-américains et à des nord-américains pour faciliter cette symbiose stylistique. Gene Johnson, Fred Skerritt et BAUZÁ lui-même occupent les pupitres alto, José "Pin" Madera est au ténor et Leslie Johnakins au baryton, instrument peu usité dans la musique cubaine. Le pupitre des trompettes revient à Paquito Davila, Bobby Woodlen ainsi qu'à Mario qui va et vient du saxophone à la trompette.
Les latinos restent bien entendu les maîtres des percussions qui elles aussi se sont renforcées avec l'arrivée aux côtés de José Mangual, bongó et de Ubaldo Nieto, pailas; de congueros Rafael Miranda, puis Carlos VIDAL à partir de 1946. C'est véritablement le travail et la virtuosité de ce trio, complété par la contrebasse de Roberto Rodríguez qui va permettre à BAUZÁ d'imprimer au groupe le tournant qu'il projette.
L'écoute de l'enregistrement de 1941 et celle des plages enregistrées entre 1945 et 47 permet d'entendre clairement les changements.

Rafael Miranda.


Mangual, Bauzá , Nieto, Vidal.


Mc Ghee, Philips, Moore souvent invités
à se joindre aux Afrocubans.

Le travail de BAUZÁ, MACHITO et des "AFROCUBANS" débouche sur une rencontre mémorable le 24 janvier 1947. Au Town Hall de New York, la formation latine se trouve confrontée dans une sorte de match musical à celle du jazzman Stan Kenton. Les rythmes afro-cubains auront raison de Kenton qui dès lors fera de fréquentes incursions dans ce domaine musical. Il compose un morceau "Machito" en hommage au cubain, enregistre une fameuse version de "El Manisero" pour laquelle il fait appel à toute la section rythmique des "AFROCUBANS". Si BAUZÁ a fait pénétrer le Jazz au cœur de la musique cubaine, la musique des "AFROCUBANS" est en train à ce moment de marquer le Jazz de son influence.
Au début de l'année 1947, le joueur de tres cubain Arsenio RODRÍGUEZ enregistre en s'entourant de MACHITO, des "AFROCUBANS" et de "Chano" POZO qui prend les congas et une partie vocale. Les "AFROCUBANS" sont aussi invités par "Chano" lorsque celui-ci convie Arsenio RODRÍGUEZ à enregistrer avec son propre ensemble plusieurs de ses compositions. Ils participent également à un enregistrement de la chanteuse Olga GUILLOT.

Les Afrocubans avec Arsenio et Chano. Archives Tumbao.
L'orchestre de MACHITO poursuit la construction d'un Jazz Afro-Cubain où les cuivres prennent une importance accrue aux côtés des percussions. On peut considérer que la formation a atteint depuis 1945 son point de stabilité. Elle ne varie pratiquement pas pour les grandes occasions même si elle se double d'une formation "bis" qui joue parfois dans d'autres clubs. Le répertoire des années 46-48 reste puisé dans la musique cubaine mais les auteurs sont choisis parmi les contemporains et beaucoup moins parmi les classiques de la musique cubaine.


Les Afrocubans et la formation de Tito Rodríguez au Palladium Ball Room.
Photographie Collection Jaramillo.

Les "AFROCUBANS" à ce moment sont capables de présenter deux visages.
L'un, montré principalement au Palladium Ball Room, attaché à une musique dansante incluant les transformations de la musique cubaine menant vers le mambo que l'on perçoit dans certaines compositions ou choix de BAUZÁ et de MACHITO. "Freezelandia", "Que rico el mambo", enregistrées dans cette période portent la marque personnelle de MACHITO dans ce processus.
Cette facette du groupe ira en se développant.


L'autre visage des "AFROCUBANS" à travers lequel ils expriment leur volonté de développer et défendre le nouveau Jazz Afro-Cubain apparaît dans les grands clubs new-yorkais comme le Royal Roost, le Bop City, le Birland, au Blue Note de Chicago ou dans les clubs de Philadelphie. BAUZÁ invite de plus en plus fréquemment des solistes liés au Be Bop naissant comme le trompettiste Howard Mc Ghee, les saxophonistes ténors Flip Phillips, Brew Moore
La plupart des compositions sont désormais assurées par les créateurs de ce Cubop, BAUZÁ, MACHITO, HERNÁNDEZ, POZO, Mc Ghee.

>>>> "Cubop City".

Sur l'initiative de Norman Granz, la rencontre entre Charlie Parker et MACHITO se fait le 20 décembre 1948.
Parker et les "AFROCUBANS" enregistrent "Mango Mangue" et "No Noise". Les interventions de Parker sur "Mango Mangue", tout à fait dans l'esprit Bop qui l'anime, sont remarquables et parfaitement placées par rapport à la section rythmique des hommes de MACHITO. Quelques jours plus tard, dans les mêmes conditions, Parker laisse son empreinte sur un "Okiedoke" composé par MACHITO et HERNÁNDEZ.

Charlie Parker.


Machito et Graciela. Collection Jaramillo.

MACHITO et ses "AFROCUBANS" font désormais partie du panorama du Jazz à New York. Le 11 février 1949, ils se produisent au Carnegie Hall, aux côtés de Ellington, Lester Young, Charlie Parker, Bud Powell, Coleman Hawkins. Le succès est immédiatement fêté au Bop City où deux morceaux sont enregistrés. Une prestation de Flip Philips, "Bucabu", avec l'unique accompagnement de la section rythmique des "AFROCUBANS", permet une nouvelle fois de mesurer l'apport des percussions afro-cubaines au Jazz et une descarga magistrale à laquelle se mêle la voix d'Ella Fitzgerald dont l'aisance sur les scats montre la parfaite appartenance du Cubop au Jazz .
En début de soirée, au Carnegie Hall, "Tanga" avait été très remarqué. Le thème de Mario BAUZÁ continue d'être de tous les concerts, de toutes les prestations en clubs.

En 1949 les "AFROCUBANS" font une tournée qui les emmènent de Californie jusqu’en Floride.

MACHITO et les "AFROCUBANS" retrouvent Parker au Renaissance Ball Room pour une émission de radio et à la fin de l'année 1950 pour l'enregistrement historique d'une très brillante "Afro-Cuban Jazz Suite" écrite par l'arrangeur et compositeur cubain Arturo "Chico" O'FARRILL. "Bird" rejoint de nouveau les "AFROCUBANS" au Birland en 1951.
En 1952 on retrouve la formation au Paladium, l’année suivante au Teatro Puerto Rico de New York
En 1957, MACHITO, Mario BAUZÁ, René HERNÁNDEZ et A.K. Salim écrivent plusieurs pièces qui ne portent pas le nom de Suite mais qui forment un ensemble, enregistré sous le titre "Kenya". Ils invitent "Patato" VALDÉS et engagent le trompettiste "Chocolate" ARMENTEROS.

Dans les années qui vont suivre les "AFROCUBANS" vont faire de plus en plus d'incursions dans la musique dansante : mambo puis salsa mais, alors que la plupart des musiciens cubains ou portoricains nuyoricans se jettent à corps perdu dans la Salsa, MACHITO, Mario BAUZÁ, -sans leurs "AFROCUBANS"- "Chico" O'FARRILL et Gillespie relancent le Jazz Afro-Cubain en jouant le 5 janvier 1975 en l'église Saint Patrick de New York une nouvelle création de O'FARRILL, "Oro, Incienso y Mirra".
En même temps, "Dizzy", MACHITO, BAUZÁ enregistrent une autre composition de "Chico": "Three Afro-Cuban Jazz Moods".

Quelques mois plus tard, MACHITO, BAUZÁ et Graciela se séparent. Les "AFROCUBANS" disparaissent au profit d'un octet salsero.

© Patrick Dalmace


Mario Bauzá, René Hernández, Machito.


Discographie sélectionnée:
* " Machito & his Afrocubans ", N.Y. 1941, Palladium PCD 116.
* " Cubans Rythms ", N.Y. 1942, Tumbao TCD 008.
* " Guampampiro ", N.Y. 1945-47, Tumbao TCD 089.
* " Freezelandia ", N.Y. 1947-49, Tumbao TCD 085.
* " Cubop City ", N.Y. 1949-50, Tumbao TCD 012.
* " Tremendo Cumban", N.Y. 1942-52, Tumbao TCD 004.
* " Carambola", N.Y. 1951, Tumbao TCD 024.
* " Ritmo pa'Gozar ", N.Y. 1953-54/1962, Caney CCD 511.
* " Dance Date ", N.Y. 1952, Palladium PCD 111.
* " Mambos & Chachacha", N.Y. 1952, Palladium PCD 109.
* " Kenya ", N.Y. 1957, Palladium PCD 104.

 
Le Jazz. La naissance à New York du Jazz Afro-cubain.
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